Article paru
le 2 février 1994
Encore des affrontements au quartier des Sapins
De notre correspondant.
DEPUIS le 29 janvier, chaque nuit, le quartier des Sapins, dans les hauts de Rouen, constitue un champ d'affrontements entre une centaine de jeunes et un dispositif important de CRS. Ces incidents surviennent après qu'Ibrahim Sy, un jeune de dix-huit ans d'origine sénégalaise, a été tué par un gendarme, alors qu'il se trouvait avec deux camarades dans une voiture volée. Beaucoup de questions se posent. Il s'est avéré que la mort d'Ibrahim Sy a été la goutte qui a fait déborder le vase : le vase du chômage, de la misère culturelle, de la délinquance et, affirment les jeunes, de la persécution policière. Ces affrontements ne seraient, expliquent-ils, que le seul moyen de faire entendre leur désespoir auprès des pouvoirs publics et des collectivités locales.
Djamel, vingt-quatre ans, au chômage malgré son BEP comptable, exprime sa détresse : « J'en ai mare de me présenter à une entreprise et de voir le visage de gens se déformer lorsque je leur dit que j'habite au quartier des Sapins. On vit dans un ghetto de la misère, mais ce n'est pas une raison pour nous repousser. Je me dis marginal, mais je le suis devenu involontairement car c'est la société qui m'a marginalisé. »
Zoubida, seize ans, amie d'Ibrahim Sy, explique : « On veut cette fois la vérité sur la mort de notre frère et que les policiers arrêtent de provoquer les jeunes, ce qui ne fait qu'alimenter la haine... »
Valérie, vingt-deux ans, au chômage avec un baccalauréat G, ne cache pas qu'elle participe depuis le début aux affrontements : « Tout le monde est responsable de ce qui arrive, nous vivons dans la zone. On a trompé nos parents en leur disant que ce n'étaient que des logements de transit. Aujourd'hui c'est un ghetto. Alors aujourd'hui on refuse cette misère, ces stages que l'on nous propose alors que finalement on est toujours chômeur. Maintenant, tout explose. Et les CRS ne nous font pas peur. Nous sommes l'inconnu pour eux, mais nous sommes soudés par la détermination de ceux qui ne veulent plus crever. »
Saïd Daibeche, quarante-sept ans, au chômage, père de sept enfants et ne vivant qu'avec 2.200 francs par mois, connaît bien le sort de ces jeunes. Malgré sa volonté de changer les choses, avec la mise en place de son association CHAR (comité des habitants des hauts de Rouen), il s'est toujours vu décourager par la municipalité de Rouen. En 1993, il propose au maire un projet de prévention contre la délinquance avec la mise en place d'un effectif de neuf personnes du quartier pour aider les personnes âgées dans leurs démarches et pour rencontrer les jeunes chaque soir. Mais ce projet restera aux oubliettes, comme celui de l'ouverture d'un bar sans alcool, ouvert de 19 heures à minuit, et l'ouverture d'un club de karaté : la mairie trouvera ce projet trop technique et trop ambitieux.
Christiane, quarante-deux ans, comprend le malaise actuel de son quartier, mais, comme beaucoup, elle dénonce la spirale de la violence, qui ne règle rien : « Je travaille au centre-ville et chaque soir je dois rentrer vers 19 heures. C'est à cette heure que les incidents commencent et je dois dormir ailleurs que chez moi. » Comment ceux qui cherchent à survivre dans le quartier malgré le chômage, la précarité, l'insécurité pourraient-ils se reconnaître dans cette situation confuse ? Comment pourront-ils faire entendre leurs besoins ? Le préfet Jean-Paul Proust a annoncé hier la mise en place d'un dispositif policier renforcé, qualifié de « préventif », et qui, cette fois, est censé protéger les biens et les personnes en empêchant les manifestants de mettre à feu des voitures.
FEDOUACH B. MEHDI